Denai Moore, l’artiste prodige qui monte Denai Moore, l’artiste prodige qui monte – Nothing But The Wax

Denai Moore, l’artiste prodige qui monte

CRÉDIT PHOTO : In Bloom
CRÉDIT PHOTO : In Bloom

DENAI MOORE, L’ARTISTE PRODIGE QUI MONTE

PAR DOUCE DIBONDO
20 JUIN 2017


 

Après un premier album à l’écho retentissant en 2015, à tout juste 23 ans, la londonienne Denai Moore signe son retour avec son nouvel album We Used To Bloom, sorti le 16 juin 2017. Deux années pour prendre de la graine, cultiver son jardin, mûrir ses pensées et surtout finir d’éclore pour proposer un album tout en délicatesse et maturité.

 
 

Née en Jamaïque, Denai Moore emménage avec sa famille à Londres à l’âge de dix ans. Elle grandit bercée par l’univers de son père musicien et membre de plusieurs groupes de reggae. Alors qu’elle ne sait pas jouer d’instrument, une amie de la famille lui offre une guitare acoustique qu’elle apprend en autodidacte. C’est à partir de cet instant que la musique devient un “hobby plus pérenne que d’autres” avoue t-elle. Elle se met alors à composer et à s’inspirer des musiques qu’elle découvre grâce à son premier ordinateur. La musicienne, en pleine floraison, butine ailleurs et aime autant Bon Iver, St. Vincent, Feist, Beyoncé que James Blake ou la musique hip-hop.

En 2012, Denai Moore balance Flaws sur la toile, le morceau a un écho immédiat. En 2013, la jeune chanteuse et parolière alors âgée de 19 ans sort son premier EP Saudade, composé de trois morceaux, premiers germes de son jardin. Suivis des EPs I swore en 2014 et Elsewhere en 2015. Toujours en 2015, elle collabore avec le SBTRKT sur le titre The Light, qui lui ouvre les portes de plusieurs collaborations avec entre autres Flume, Point Point et Mura Musa.

Avec son nouvel album We Used To Bloom, aux accents folk et soul, dont elle est la principale compositrice et parolière, Denai Moore signe un périple musical sur lequel elle veut inscrire son passage à l’âge adulte. La jeune anglaise invite à l’écoute de soi, à apprendre à laisser les choses se faire avec Let It Happen et s’interroge sur l’existence et le futur dans  Does It Get Easier ? Rencontre avec la jeune chanteuse prodige au timbre de voix éthéré et aux paroles cathartiques.

 

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Denai Moore, Credits : In Bloom

 

« Mon label indé n’a jamais menacé mon intégrité artistique. On ne me demande pas de faire des choses dont je n’ai pas envie. »

 

Si l’éclosion est complète avec “We Used To Bloom”, où en es-tu désormais ?

Je grandis. Ce passage à l’âge adulte est une incroyable transition pour moi. Je pense que lorsqu’on commence à se connecter avec soi-même en tant qu’adulte, on assume réellement ses opinions, on sait ce sur quoi on veut avoir un impact ou ce à quoi on veut contribuer. Et c’est en quelque sorte tout ce que j’ai traversé l’an passé. J’ai juste trouvé mon véritable équilibre en tant que femme et je me sens enfin moi-même. C’est une quête d’une certaine façon. Une quête musicale vers l’adulte en moi.

Je suis plus éclairée, politisée et consciente socialement de tout ce qui se passe dans le monde. Plus attentive à ce que je veux incarner en tant que personne. La transformation est flagrante. Quand t’es ado, on te dicte plus facilement ta conduite et tes convictions. Mais à 18 ans, tu es seul responsable de tes actes. Cet album couvre cette période. Aujourd’hui, j’ai la sensation que je ne suis plus en train d’éclore mais de m’épanouir en tant qu’être humain.

Tu es née en Jamaïque. Quels en sont tes souvenirs ?

La culture jamaïcaine est très riche et présente à Londres. Je n’ai jamais vraiment ressenti de manque. A vrai dire, elle est visible absolument partout, dans le langage comme dans la communauté. La communauté  jamaïcaine est énorme. Avec ça, pas le temps d’être en manque ! Les gens, l’humour… Les jamaïcains sont parmi les gens les plus authentiques et sincères qui soient. Je ne me détache jamais de la culture parce que je retourne très souvent en Jamaïque aussi.

Ton père est musicien et ta propre musique a beaucoup d’influences qui ne sont pas nécessairement jamaïcaines… Pourquoi ?

J’ai grandi en écoutant du reggae parce que mon père est musicien. Il avait plusieurs groupes. J’ai forgé mon identité musicale sans lui, notamment en écoutant tous les classiques soul que j’avais trouvé sur son vieil ordinateur. Ensuite, j’ai découvert d’autres genres quand j’ai eu mon pc et que j’ai commencé à acheter mes propres sons. Certes, je me suis développée à partir de ça mais j’ai également puisé dans toutes ces choses que je n’avais jamais entendues avant ! C’est comme ça que j’ai commencé à créer ma propre musique. Etre une artiste pour moi, ça doit vraiment se réveler… Ça doit être ton miroir. Je peux facilement écrire un morceau de reggae. Et on peut me donner n’importe quelle chanson reggae et je saurai la jouer mais spirituellement, ce n’est pas quelque chose que j’ai profondément en moi. C’est juste la musique de quelqu’un d’autre.

 

Denai Moore, Credits : In Bloom

« Je me considère plus comme womanist car le féminisme ne prend pas toujours en compte les diverses expériences de femmes, les différences de cultures et les questions raciales.« 

 

Où puises-tu ton inspiration alors ?

Pour cet album, les gens qui m’ont inspirée sont juste très… libres et ancrés à ce qu’ils sont vraiment. Parfois, j’ai l’impression que les gens sont enfermés dans les genres. Tout particulièrement dans le hip hop. “Tu sais tu devrais t’en tenir à ça et ne pas trop aller vers ceci ou cela.” C’est bien pour ça qu’on fait du sur-place. Le jazz, par exemple, a énormément évolué ces trois dernières années. Tout simplement parce que certains sont sortis des sentiers battus pour explorer différents genres. Et ça a donné vie à tellement de jazz-bands cools ! Pour ma part, j’écoute tellement de choses variées que ça ne peut que m’influencer. J’ai adoré le dernier album de Beyoncé, celui de St. Vincent aussi et je suis une grande fan de hip hop. Je pense que ça s’entend dans l’album mais j’évite de me restreindre dans ce que je crée. Je fais la musique que j’ai envie de faire.

Est-ce que tu as toujours su que tu ferais carrière dans la musique ?

J’étais le genre de gamine qui fonçait quand elle avait envie de faire quelque chose. Je me souviens que je voulais être actrice quand j’étais petite d’ailleurs. Alors je l’ai dit à mes parents et j’ai commencé à prendre toutes sortes de cours et genre m’entraîner toute seule ou encore écrire des scénarios. J’adorais toutes ces activités à l’époque. Je suis toujours à fond dans ce que je fais, je ne fais jamais rien à moitié ou à contre-coeur. En ce qui concerne la musique, c’est juste venu comme ça. Mon père était musicien… Et un jour, une tante m’a donné une vieille guitare alors que je ne savais même pas en faire. C’était un cadeau comme ça. (Rires) Je dois beaucoup à sa folle idée. J’ai appris à en jouer et ça a pris le dessus sur tout ce que j’aimais à l’époque.

Cette année, tu t’es produite au festival We Love Green. Bien évidemment, Solange était l’artiste la plus attendue et en toute honnêteté, plus j’en découvre sur toi, plus j’ai l’impression que tu nages dans la même aura lumineuse qu’elle…

C’est hyper flatteur comme comparaison… (Rires) En tout cas, j’adore sa vibe ! Il y a quelque chose de très chaleureux en elle. Elle est la personnification de l’importance d’être fidèle à soi-même. Et c’est juste pour ça que tout ce qu’elle fait paraît simple.  Les choses sont toujours entières avec elle. Du coup, son dernier album est au top !

 

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Denai Moore, Credits : In Bloom

 

Te reconnaîs-tu dans la génération des Millenials ?

Oui, je crois. Cette génération est vraiment particulière. Comme votre média qui donne la parole aux Noirs en France. Je pense qu’aujourd’hui plus que jamais, il y a une véritable conscience. Et dans notre environnement très compétitif, les gens ont plus d’audace et c’est cette force que j’adore dans cette génération. Donc je m’identifie totalement. Encore plus avec cet album car je l’ai fait avec tous mes amis. Avec Neela et le collectif In Bloom. Je me retrouve en eux et je me suis sentie très bien entourée. C’est ce que j’adore dans la musique —entres autres— aujourd’hui, les gens sont plus dans l’entraide. Il y a vraiment un état d’esprit plus collaboratif ces temps-ci.

Tu te dis plus avertie politiquement et socialement consciente. Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? Te définirais-tu comme féministe ?

Je me considère plus comme womanist* car le féminisme ne prend pas toujours en compte les diverses expériences de femmes, les différences de cultures et les questions raciales. Le féminisme mainstream surtout. Le womanism* est plus inclusif des femmes racisées et des difficultés de chacun. Et tout ce qui j’ai vécu ces trois dernières années, m’a ouvert les yeux sur des problématiques que l’on avait aussi au Royaume-Uni. Avant je ne pensais pas que cela pouvait autant m’affecter. Tu entends parler des problèmes de race et tout ça, l’actu américaine m’a complètement bouleversée. Emotionnellement je veux dire, ça ne me rend pas que triste mais en colère aussi. Ca m’a touchée et m’a poussée à m’interroger. Pourquoi ça arrive ? Qu’est-ce que je peux faire pour aider ? Toutes ces questions étaient omniprésentes dans mon esprit quand je travaillais sur l’album.

En tant que femme noire, es-tu confrontée au sexisme ou au racisme dans l’industrie musicale ?

Mon label indé n’a jamais menacé mon intégrité artistique. On ne me demande pas de faire des choses dont je n’ai pas envie. J’ai toujours évolué dans divers espaces avec des gens qui étaient sur la même longueur d’ondes sans doute. On n’a jamais cherché à me changer ou me diminuer ou quoi que ce soit d’autre. Et quand on a une petite soeur, comme moi-même, c’est important de rester honnête et fidèle créativement à ce que l’on est.

Par contre, ce qui est intéressant au Royaume-Uni en ce moment, c’est que malgré les obstacles que les gens créent, on ne nous arrête plus ! Les gens font ce qu’ils ont à faire, investissent les espaces. Et c’est tout ce qu’il y a de plus nécessaire : ne pas chercher à convenir aux sphères qui ne t’acceptent pas. Quand je vois des films comme Moonlight et Get Out, je me rends compte que les gens n’ont plus peur de rien. Ils n’hésitent plus à se tourner vers des réseaux indépendants ou donner forme à de nouveaux espaces.

 

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Denai Moore, Credits : In Bloom

 

Que t’évoquent les mots amour, douleur, art, solitude et futur ?

Amour me fait penser que l’amour de soi, c’est précieux. Spécialement à l’école quand tu donnes tout ton amour aux autres plutôt qu’à toi-même. Maintenant, je me rattrape.

La douleur est nécessaire. Je me méfie de ceux qui ne s’autorisent pas à souffrir. Il y a pleins d’émotions dans la vie en général mais la douleur signifie parfois “je suis vivant.”

L’art est la chose la plus importante que l’humanité possède, doit protéger et à travers laquelle elle s’exprime. L’art pour moi est dans tous les aspects de l’existence. Qui a créé cette table par exemple ? L’art est la seule chose que l’on a et on doit le protéger.

On mésestime la solitude. On la perçoit toujours comme négative. Pourquoi devrait-on souffrir d’être seul ou pas entouré d’un groupe de personnes ? C’est parfois essentiel de se retrouver seul ou de simplement l’être plutôt que mal accompagné.

Le futur est… Oh, seigneur… Terrifiant ! Mais quelquefois, c’est bien de ne pas s’inquiéter de ce sur quoi on a aucun contrôle !

 
 

 *Womanism : une théorie sociale définie par l’écrivaine et activiste afro-américaine Alica Walker dans « In Search of Our Mothers’ Gardens » (1983)

 
 
 
 
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